Lucidité, j’écris ton nom


Penseur liberté

Quand on dit « Je suis lucide », cela présuppose que cette fois-là, promis, on a fait l’effort de poser les termes d’un problème, qu’on a mis en œuvre une méthode à la mesure de la rigueur dont on est capable, et que la conclusion hérite de cet effort de rigueur.

Se déclarer lucide n’est pas un gage sur la justesse du résultat mais sur sa qualité. C’est uniquement la garantie qu’un effort a été produit et que la réflexion n’a pas fait l’impasse sur la complexité du problème soumis. La lucidité ne mène pas forcément au vrai, mais elle suppose la mobilisation optimale des capacités intellectuelles de la personne qui s’engage dans la démarche.

Le moment d’une lucidité déclarée est un moment privilégié où celui qui s’en revendique s’éloigne consciemment de l’habitude qu’on a d’émettre des opinions pas toujours bien pesées. Un moment privilégié où l’on entame une réflexion documentée et intelligente en croisant des informations exemptes, tant qu’il est possible, d’émotions perturbatrices et de biais trompeurs.

« Je suis lucide » veut dire « je me suis placé sur un chemin de rationalité et de justesse pour poser l’avis le plus impartial qu’il m’est donné d’émettre. »

Après tout, dans la vie de tous les jours, et suivant la gravité du problème, nous ne sommes pas tenus de mener une réflexion approfondie en toutes circonstances. Nous ne sommes pas des hauts responsables, des dirigeants politiques ou d’entreprises, des philosophes ou des géostratèges.
Ceux-là sont payés pour cela, pas nous.
Ceux-là portent une responsabilité, pas nous.
Ceux-là, en principe, se déshonorent d’un défaut de lucidité, pas nous.

Nous pensons, souvent à juste titre, que notre condition de quidam nous permet, en compensation d’un statut social moins valorisé ou moins exposé, d’avoir une opinion, un point de vue, sans avoir à produire l’effort de rigueur qui s’impose aux notables. Notre quiétude est, en quelque sorte, la rançon de notre « irresponsabilité en opinion ».

Il nous arrive à tous de tenir des propos à l’emporte-pièce, de brailler une brève de comptoir, de sortir une saillie péremptoire au cours d’un repas entre amis. On est tous capables de médisance ou de candeur, de calomnie ou de bienveillance, de partialité ou d’intransigeance sans penser devoir s’en justifier, sans assumer. Heureusement, sagouins que nous sommes, noyés dans la masse, nos opinions ne portent pas à conséquence, … ne portaient pas à conséquence.

La gouaille, la vulgarité, la grossièreté, la truculence étaient communes, tolérées au point qu’elles faisaient partie de l’esprit diffus d’une population. Elles étaient l’équivalent des sondages d’aujourd’hui, un baromètre de la psyché ambiante.

Les curés et parfois le seigneur de proximité étaient les seuls directeurs de conscience qui balisaient les dérives hors des chemins de Dieu et de l’autorité féodale, mais pour le reste, l’opinion éclairée d’un manant n’était pas requise. Sa lucidité encore moins.

Seules les injonctions morales en conflit quotidien avec la satisfaction nécessaire des besoins naturels attisaient l’esprit des gueux. Quand bien même des flèches de rationalité suffisamment aiguisée jaillissaient régulièrement du corps de la plèbe, le statut de ces archers ne pouvait rivaliser avec celui des nobles nantis d’un jugement qui portait conséquence.
Une opinion n’est pas grand-chose si elle ne porte pas à conséquence. Alors à quoi bon la lucidité et l’effort qui l’accompagne ?

Et puis un jour (les premières assemblées du Tiers État de Philippe Le Bel, les Lumières, la Révolution française, le statut de Citoyen, les gazettes, le vote, la République ?), l’avis du quidam fut requis. Avec parcimonie, mais requis tout de même. Pour valider la démarche, on a parlé de la nécessité d’un « avis éclairé » comme s’il suffisait de le dire. Ensuite on a parlé d’éducation populaire ; on a multiplié les assemblées, les Comités de Salut Public… On a habillé la Démocratie. Ensuite on a coupé des têtes et puis on est parti à la guerre.

Retour aux champs pour certains. L’enfer de la mine et des usines pour d’autres. Le troupeau laborieux avait changé de maîtres mais son opinion ne valait pas beaucoup plus qu’auparavant.

Un peu plus tard, d’autres curés, d’autres seigneurs, d’autres notables sont venus, avec d’autres injonctions moins « divines » mais toutes aussi grandioses. Liberté et Égalité… encore.
La lutte devait reprendre et cette fois-ci, promis juré, l’opinion de tous sera entendue.

D’autres affrontements, d’autres sacrifices, d’autres guerres. Autant de bouches remplies de boue, autant de cranes remplis de terre réduits au silence pour, au bout du compte, si peu de voix au chapitre.

Les progrès techniques, la modernité, l’explosion des échanges ont amélioré le confort, apporté divertissements et infusé plus de richesses. Des parenthèses enchantées ont surgi sporadiquement. Opportunément, les démocraties s’en sont attribuées le mérite. Pourtant les démocraties ne se sont généralisées qu’au début du XXème siècle après l’effondrement des empires à la fin du XIXème.
Alors, au crédit de quel régime (démocratie, empire ou monarchie), les progrès amorcés au milieu du XIXème doivent-ils être attribués ? Confort, divertissements, richesses ne doivent-ils pas plus aux progrès techniques qu’aux systèmes d’organisation politique ? Confort, divertissements, richesses ne seraient-ils pas advenus indépendamment de la nature des régimes politiques ?

Il est dit que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Au travers de cette Histoire expresse, on constate que l’opinion de ces derniers porte toujours à conséquence, mais aussi que rien n’a véritablement changé pour la plèbe. Les notables lucides ou pas racontent l’Histoire à leur avantage. Les notables n’ont pas besoin d’être lucides pour nous, mais pour eux.

Pourtant aujourd’hui, notre opinion semble enfin porter à conséquence. Bien que la liberté d’expression subisse régulièrement de lourds assauts, sa judiciarisation atteste du poids de nos dires. Il faut croire que les sacrifices de nos aïeux ont fini par porter leur fruit mais pas sous la forme à laquelle ils pensaient.
Le bulletin de vote – bien qu’il ne faille pas le négliger – est désormais démonétisé, la rue est dangereuse, et les réseaux sociaux scrutés par les bots. L’homogénéité doctrinale des médias se fissure. Maintenant que l’opinion du quidam porte à conséquence, elle est empêchée, entravée, dévalorisée, psychiatrisée. Les anathèmes sont lancés : populisme, complotisme, paranoïa, extrémisme, … Autant de preuves que l’opinion des sagouins a fini par compter.

Aujourd’hui, notre opinion porte à conséquence et nous devons en tirer, justement, les conséquences.

Continuons donc de manier la gouaille, la vulgarité, la grossièreté, la truculence. Mais il ne s’agit plus de les considérer comme des sacs puants qu’on balance au milieu des assemblées sous les rires gênés ou les désapprobations offusquées.
A nouveau, croquons avec gourmandise la belle rhétorique, les joutes oratoires, les belles lettres et la vaillance de l’esprit. Soyons sagaces et impertinents, affûtés et irrévérencieux.

Un « bon mot » peut viser juste. Un « bon discours » doit viser juste parce que désormais il est entendu quoi qu’on veuille nous faire croire. Mais pour viser juste, l’opinion doit être éclairée, issue d’un effort de rigueur. Et parce que tout effort, quel qu’il soit, inspire le respect, la légèreté n’est plus de mise. Pour viser juste, il faut être lucide.

Paul Eluard a écrit, toute candeur déployée – en des circonstances dramatiques -, le célèbre poème : « Liberté, j’écris ton nom ».
Il est temps d’écrire un autre poème, moins candide : « Lucidité, j’écris ton nom », parce que la lucidité est une condition première de la Liberté.


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